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7 janvier 2009 3 07 /01 /janvier /2009 14:27

Injonction à être sujet



L’objet de la séduction produit un effet décisif : par lui le savoir cesse de compter. Non seulement on ne peut pas raisonner quelqu’un qui est séduit, mais encore son acceptation de l’éventualité du pire montre que pour lui la question ne se situe plus au niveau des raisons, positives ou négatives, dont on s’autorise quand on est un sujet compréhensible pour les autres et pour soi-même. La question portée par l’objet n’est pas celle des malheurs qu’il risque de faire arriver, ni d’ailleurs celle des bonheurs dont son appropriation peut être la cause : c’est malgré les défauts qu’on séduit, et ce n’est pas à cause des qualités. La séduction, c’est donc avant tout que les raisons qu’on aurait de faire ce qu’on va faire ne comptent pas. Qu’est-ce qui compte, alors ? Eh bien qu’on le fasse, ou plutôt qu’on prenne la responsabilité de le faire.

Le sujet de la représentation, lui, se figure qu’il prend des responsabilités en faisant pour le mieux – selon la manière (parfois très paradoxale et souvent illusoire) dont son bien lui apparaît. Mais que son bien lui apparaisse ainsi et non pas autrement, ce n’est pas son affaire : c’est, si l’on peut dire, celle de la situation dans laquelle il est pris. Si je suis malade, par exemple, la guérison est mon bien – sans que j’y sois absolument pour rien : ce n’est pas dû à ma liberté, mais à cette réalité inerte que je suis malade. Faire pour le mieux, c’est donc d’une part s’autoriser des raisons qui s’imposent et dont on est innocent (on peut les mépriser, mais on ne peut pas faire qu’elles ne soient pas là), et c’est d’autre part s’identifier à sa propre situation : si j’étais dans une autre situation je ferais autre chose, de sorte que la détermination de mon agir, que j’imagine être ma liberté, est en réalité la particularité de ma situation. Une raison en effet est toujours une excuse : on n’invente pas les nécessités, et les mettre en avant pour expliquer ce qu’on a fait revient à s’en dédouaner Faire pour le mieux (ce dont la séduction est précisément le détournement) c’est donc identifier sa liberté à son inexistence.

Telle est la question des biens. Le bien, en effet, il va de soi qu’on le poursuive, de sorte que le poursuivre consiste à faire ce qu’il va de soi qu’on fasse…Le plaisir, il va de soi qu’on le recherche quand on se définit comme sujet sensible ; l’intérêt, il va de soi qu’on le serve quand on se définit comme sujet mondain ; la morale il va de soi qu’on l’ait pour existence quand on se définit comme sujet réflexif ; et le salut, il va de soi qu’on le cherche puisqu‘il est l’accomplissement de l’inexistence subjective (le croyant se fond dans la « gloire » de son dieu, le sage se fond dans la nécessité de l’univers, etc.)

Impossible dès lors de se représenter la séduction autrement que de manière négative : elle mène à sa perte le sujet qu’on se représentait être en le détournant de ce qui faisait sa réalité intentionnelle, à savoir que sa propre question et la question de son bien soient confondues (pour moi, ma question ne diffère pas de celle de mon bonheur ou de celle de mon salut). Et c’est pourquoi il est représentativement pertinent d’en faire le trait essentiel du mal quand on le personnifie dans un mythe : le diable n’est pas un criminel sadique mais un séducteur, car sa question n’est pas celle de la souffrance de ceux auxquels il veut prendre leur âme mais au contraire celle de leur complicité. Laquelle lui sera acquise quand ils auront réalisé qu’en faisant ce qu’il est normal de faire ils ne seront que des véhicules anonymes de ce qu’il va de soi qu’on le désire. Si particulière voire dérisoire qu’elle soit, la séduction est donc à chaque fois une injonction : non pas, comme il faudrait le dire s’il s’agissait de la tentation, « saisis toute jouissance qui se présente» ou « augmente ton plaisir ou ton bonheur  » mais au contraire « Sois donc enfin ! » « Décide-toi à cesser de ne pas être ! » « Prends ta responsabilité ! » La séduction s’adresse toujours à un semblant de sujet (le sujet des biens, celui dont la responsabilité tient à l’autorité des raisons) qui se trouve par là même sommé d’être enfin sujet, de l’être enfin pour de vrai : de l’être là où les raisons ne comptent pas.

Le sujet est pourtant pris dans une foule de nécessités et d’inhérences qui sont autant de raisons d’agir ou de ne pas agir. Par exemple il est marié, chargé de famille, responsable d’une entreprise, etc. La situation, c’est l’ensemble des raisons, conscientes et inconscientes, explicites et implicite, dont la réalité concrète est qu’elles soient au principe de l’agir. Eh bien, la séduction, c’est que ça ne compte plus ! Autrement dit, la séduction a lieu exactement là où il n’est pas vrai que les raisons sont suffisantes même quand elles le sont, parce qu’il faut encore prendre la responsabilité qu’elles le soient. C’est donc réel, mais ce n’est pas vrai. Et c’est dans cette invocation de la vérité que se tient, si l’on peut s’exprimer ainsi, le discours de l’objet : « Arrête de te donner des excuses en te cachant derrière les nécessités réelles, et décide toi enfin à être sujet ! ». « Enfin », cela veut donc dire : au-delà du savoir qu’on a mis en avant depuis toujours puisque la vie ne diffère pas du service de son bien, là où il n’y a plus de raisons, là, en somme où l’on est seul, où il faut se décider – et même se décider à se décider.

Dans la séduction, l’objet nous détourne, vers la nécessité éthique d’être enfin sujets dont il est porteur, des nécessités mondaines qui eussent normalement été les nôtres parce qu’elles sont celles de notre situation. Il faut alors reconnaître que séduire quelqu’un consiste à le non pas à le séparer de sa situation, bien sûr, mais à l’en distinguer. Car le mettre au pied de sa responsabilité d’être sujet, c’est le distinguer des responsabilités qui sont liées au fait qu’il est un sujet, et c’est donc aussi le distinguer d’une situation qui aurait fait de lui quelqu’un d’autre si elle avait été différente (dans la situation de tel empereur de Chine, j’aurais été cet empereur).

Qu’un sujet puisse être distingué par un objet (le regard qu’on vient de croiser dans la rue) de la situation à laquelle pourtant il s’identifie depuis toujours (mari, père de famille…), c’est ce qui cesse d’être incompréhensible dès lors qu’on veut bien cesser de confondre ce qui compte avec ce qui importe.

Dans une situation, les choses importent plus ou moins parce que toute situation est un certain service des biens (elle les détermine et en fixe la nécessité). La séduction, au contraire, c’est que l’objet rencontré n’importe pas (il peut aussi le faire et donc plaire ou convaincre, mais ce n’est pas en quoi il séduit) mais qu’il compte. Compter, cela veut dire : mettre quelqu’un au nombre des sujets en produisant en lui un effet de responsabilité. Il faut donc reconnaître une équivalence pratique entre séduire et compter : arracher à la nécessité représentative et à l’excuse de la situation (ma situation, c’est l’ensemble de mes excuses) pour mettre le sujet concerné au pied du mur de sa propre liberté. Les choses ou les personnes qui comptent (et que le plus souvent on ne reconnaît pas comme telles, tout obnubilé qu’on est par les importances) font de notre existence une responsabilité – et d’abord la responsabilité d’exister, autrement dit de se distinguer du service de ses biens (plaisir, utilité, bonheur, salut) qui est celui de notre inexistence. C’est qu’on ne s’institue pas tout seul, et qu’on ne devient pas sujet d’être un sujet à la façon du baron de Münchhausen qui s’élevait dans les airs en tirant les lacets de ses chaussures : il n’y a de responsabilité et donc d’existence qu’à ce qu’elle nous ait été donnée. Ce don de la responsabilité, on a compris que c’était la séduction. Aussi la séduction comme condition est-elle le rapport que nous entretenons avec ce qui compte en tant qu’il compte, c’est-à-dire en tant qu’il nous somme toujours déjà et toujours encore d’être enfin sujet, là où autrement là il n’y aurait qu’une situation. Les rencontres que nous avons faites nous ont à chaque fois distingués de la situation qui était la nôtre, dont il n’est dès lors plus vrai qu’elle soit notre vérité. Notre réalité, oui, mais pas notre vérité. Causer cette distinction, c’est séduire.

Dire cela, c’est donner la définition de la séduction : qu’un certain objet produise en nous un effet de responsabilité qui porte expressément sur une responsabilité d’être sujet dont le service des biens est le refoulement, c’est ce qui se traduit pour nous par cette distinction entre la réalité, dont relève ce qui importe, et la vérité dont relève ce qui compte. 

Séduire, c’est donner la distinction de la réalité et de la vérité, dont le service des biens, c’est-à-dire l’autorité des raisons, s’acharne à être la confusion. Dès lors toute séduction, à quelque niveau qu’on la prenne, est-elle le pointage de l’ordre des importantes comme n’étant pas l’ordre de la vérité et corrélativement l’injonction à mener enfin une vie qui soit vraie. Séduire, c’est donc toujours sommer de quitter une vie réelle pour advenir comme sujet dans une vie qui serait vraie. Ou, pour le dire plus simplement, séduire, c’est promettre la vraie vie par opposition à la vie réelle dont la tentation promet qu’elle sera meilleure – ce qui signifie notamment que la vérité ne comporte rien de bon (ni plaisir, ni utilité, ni bonheur, ni salut), et que la question d’être sujet n’est jamais de préférer cette vie promise par ce qui séduit à une autre qui aurait été promise par ce qui tente, puisqu’on ne ferait alors qu’opposer une tentation à une autre, un bien à un autre.

On est séduit quand on s’est dépouillé de ce souci : la promesse de la « vraie » vie est au contraire inséparable de la sommation d’accepter l’éventualité du pire. L’idée d’extériorité au savoir noue cette nécessité : c’est seulement là où le savoir ne compte pas qu’on peut être vraiment sujet, c’est-à-dire sujet sans excuses. On rapprochera cette nécessité de ce qui a été dit à propos du pardon : c’est là où je suis à jamais impardonnable que j’ai été séduit, c’est-à-dire donné à moi-même comme responsable d’être un sujet – ce qu’on peut appeler ma vérité. D’où cette conclusion que la séduction s’oppose à la tentation en ceci qu’elle fait de nous des sujets sans excuses ni pardon. De fait, le domaine de la tentation et celui où l’on est excusé par l’habileté du tentateur, et aussi d’avance pardonné par quelque autorité qui reste notre vérité puisque nous avons malgré tout continué de vouloir notre bien.

Exister, c’est se ramener à ceci seulement : n’avoir ni excuse ni pardon. Ceux qui ont des excuses et qui sont pardonnables n’existent pas : ils vivent, et c’est bien assez. A ceci près qu’on parle là de tout le monde, puisque le service des biens, dont on a compris qu’il était la corrélation d’avoir des excuses et d’être pardonnable, est la condition commune – celle-là même dont ce qui nous séduit nous somme de nous extraire en nous décidant enfin à être sujets d’être des sujets.

Admettre que cette double condition négative définit la liberté, c’est comprendre que la séduction ait de tout temps été honnie par les maîtres de toutes natures – notamment par les métaphysiciens qui veulent définir l’existence par l’excuse en identifiant la question de la vérité à la question du bien (tout le platonisme peut être lu comme une machine de guerre contre la séduction) et par les religieux qui veulent effacer l’existence en décidant que ce que nous aurons fait sera pardonné, c’est-à-dire non pas effacé ni excusé mais considéré comme ne comptant pas (la séduction, c’est la présence du diable).

 

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Published by Jean-Pierre Lalloz
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