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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 18:53

Défendre la pensée de la séduction contre la métaphysique de la vérité en dénonçant sa confusion avec le savoir et avec l’authenticité


Le premier argument était donc de rappeler l’incidence du caractère fractal de la séduction, et donc aussi de la vérité et du sujet, sur l’idée de la vraie vie et donc du salut. Il y en a un autre, très différent, mais dont la récusation n’est pas moins libératrice (si l’on peut, sans en être plus dupe que de l’autre, remplacer l’idéal d’être sauvé par celui d’être libre !) et qui consiste à confondre la vérité avec une réalité ou une qualité qu’on puisse désirer ou vouloir.
 

Identifier la vérité au salut, comme le fait forcément la conscience représentative – celle qui ne comptera plus, au moment de se décider – c’est admettre sa confusion finale avec le bien. La vie absolument bonne, en ce sens, est identique à la vraie vie, celle qui consiste à être soi-même le subjectif de la vérité. La pensée de la séduction, parce qu’elle est celle de l’épreuve qu’on fait de l’alternative du vrai et du bien en tant que cette épreuve consiste pour nous à être mis au pied de notre propre mur, en est proprement la récusation. En d’autres termes : c’est en fin de compte de la métaphysique, c’est-à-dire de l’identification du vrai et du bien, que ce qui nous séduit nous détourne, et la responsabilité d’être sujet n’est rien d’autre que l’épreuve qu’on fait dans son âme et dans sa chair de la métaphysique comme mensonge. Ce terme doit être défini, bien sûr : on appelle mensonge tout ce qui, en faisant semblant de s’autoriser du vrai pour poser le bien, fait du sujet un être commun. La métaphysique, si on veut aussi la définir en termes d’idiosyncrasie, c’est donc qu’il suffise d’être un sujet pour être sujet – ce qui exige qu’on identifie le vrai au bien, qu’on identifie la vérité au savoir ou à l’accomplissement des choses, bref qu’on dénie qu’à chaque fois il y a un reste qui est la nécessité de se décider. Ce qu’on fait, pour la métaphysique, il faut le justifier d’une manière ou d’une autre – la manière paradigmatique étant qu’on exhibe le savoir dont on montrera qu’on n’aura été que le véhicule innocent. La pensée de la séduction, au contraire, dit que la question du sujet n’est pas de se justifier (quand on est séduit, les raisons ne comptent pas, donc aucune séduction n’est jamais justifiable) mais de se décider enfin à être sujet – ce qui est en somme la même chose. Cela signifie donc aussi que la pensée de la séduction doit être défendue contre la métaphysique de la séduction qui consisterait à croire que l’objet est une sorte d’ « ange » (messager, d’après l’étymologie) envoyé par la Vérité pour nous détourner de l’ordre des raisons et donc du service des biens. En quoi le chemin indiqué serait celui du vrai bien – celui-là même dont la pensée de la séduction (« Cesse de te justifier et décide-toi ! ») avère le caractère mensonger, au sens qu’on vient de dire. Car ce chemin, dans son concept, est bien celui que n’importe qui aurait alors semblablement le devoir de suivre : Paul consacrera sa vie à construire la doctrine et à s’en faire le prosélyte, abolissant expressément les distinctions dont la notion est à chaque fois celle d’une certaine responsabilité d’être sujet (homme / femme, grecs / juifs, libres / esclaves…). En quoi il a été un séducteur, puisqu’il a fait miroiter à chacun l’universalité du statut de destinataire comme la vérité dont sa vie devait s’autoriser : il a fait miroiter que la vraie vie était d’être sans distinctions c’est-à-dire d’être vraiment commun. (De même que la séduction est fractale, elle est indéfiniment susceptible d’être réfléchie : le conformisme, par exemple, c’est d’être séduit par l’idée d’être enfin débarrassé de la séduction autrement dit par l’idée de confondre l’évidence du bien avec la vérité de la vie.)

Or la séduction, c’est justement que nous soyons détournés du chemin que n’importe qui aurait raison de suivre, puisqu’on ne peut être sommé de prendre enfin sa responsabilité d’être sujet qu’à ce que les nécessités du savoir aient cessé de valoir. Et certes elles ont cessé de valoir, puisqu’être séduit consiste à consentir à l’éventualité du pire. Parce que la question de la séduction est celle de la responsabilité d’être sujet qu’il s’agit enfin de se décider à prendre, alors que nous ne faisions jusque là que ce qu’il allait de soi que nous fissions dans notre situation (ce que n’importe qui aurait fait dans notre situation objective et surtout subjective), il est donc nécessaire que nous barrions la route à une interprétation de notre notion en termes de croyance au salut, dont la notion est alors celle d’irresponsabilité. Est-ce ma faute à moi si Dieu s’est incarné pour la rédemption de nos péchés et si les distinctions ne comptent plus ?

Le moyen est à  notre portée, de maintenir la pensée de la séduction comme pensée de la responsabilité contre la métaphysique de la séduction comme métaphysique de l’excuse ; il consiste toujours à refuser de céder sur l’alternative du vrai et du bien dont la séduction est l’épreuve, et plus particulièrement ici à faire de la vérité un  bien.

Quand la pensée commune veut la vérité d’une manière mondaine (par opposition à vouloir la vérité comme salut), autrement dit quand elle en fait un bien et non pas le bien, elle devra l’altérer, la confondre avec autre chose : soit une réalité, soit une qualité. Dans le premier cas, la pensée commune s’identifie à la confusion de la vérité et du savoir, et dans le second cas elle s’identifie à la confusion de la vérité et de l’authenticité. Le commun aime le savoir et aime l’authentique : il y prétend à la vérité tout en jouissant de la mettre à sa mesure, qui est l’excuse. Et certes quand on sait, on fait ce qu’il faut c’est-à-dire ce qu’on sait devoir faire ; et quand on ne sait pas on est excusé de n’avoir pas fait ce qu’il faut : que voulez-vous, on ne savait pas. Quant à l’authentique, ce n’est la faute de personne s’il l’est, et s’il est un bien – de sorte qu’on y est à chaque fois excusé et de le reconnaître et de le désirer. La séduction, c’est tout le contraire : le savoir ne compte pas et l’objet nous somme de faire de la vérité une affaire qui soit enfin la nôtre.

La première confusion, celle de la vérité et du savoir, est ici encore une conséquence structurelle de la réflexion : quand je me pose une question, il est impossible que ne n’appelle pas « vérité » ce que je désire obtenir. N’importe qui cherche la réponse à ses questions, mais personne ne s’occupe de la vérité – qui suppose qu’on ait été arraché au service de son bien autrement dit séduit – moins que tout pour la « chercher ». (Le mot de Picasso est définitif : quand on pense, on ne « cherche » pas : on trouve, puisqu’on a alors des idées et qu’une idée est toujours un événement. Absurde est donc la croyance qu’on « chercherait » la vérité, dès lors assimilable à un bien. Ce qu’on cherche – et encore le moins possible, tant la « passion d’ignorer » est de loin la plus puissante et la plus répandue (Lacan) – c’est le savoir. Or celui-ci n’a rien à voir avec la vérité, comme on s’en convaincra sans mal en réalisant que la possession du savoir n’avance à rien quand il s’agit de vérité : aurait-on la réponse certaines aux questions les plus radicales de l’esprit qu’il faudrait encore décider quoi en faire, puisqu’on peut s’y conformer, se révolter contre, ou y être indifférent et que cela continue toujours de valoir, à quelque degré de savoir qu’on veuille se situer. Cela revient en somme à pointer que la vérité se trouve là où le savoir avoue son insuffisance en en appelant non pas à un supplément de savoir, ce qui ne ferait que repousser d’un cran la difficulté, mais à une décision autrement dit à une prise de responsabilité (celle-là même, on l’a compris, à quoi le sujet de la séduction est sommé par l’objet). Le propre du savoir est donc de pointer qu’il n’est pas la vérité et d’indiquer que la vérité, qui n’est donc pas une nouvelle chose dont on ne saurait toujours pas quoi faire, s’entend comme décision : quand on sait, ou quand on ne sait pas, arrive toujours un moment qui est précisément le moment de vérité, celui où il faut se décider, où il faut enfin prendre sa responsabilité d’être sujet en récusant l’excuse que le savoir, aussi bien que l’ignorance, constituent toujours. Bref, le savoir qui est la justification même avère que la vérité ne se reconnaît que là où l’on est sans justification c’est-à-dire (puisqu’être justifié et dispensé d’être sujet sont le même) sans excuse. La séduction qui est donc comme telle moment de vérité, c’est l’épreuve qu’on en fait : l’objet nous met d’emblée là où le savoir ne compte pas, c’est-à-dire là ou il faut se décider là où, parce qu’il reste à jamais en arrière, il faut enfin prendre sa responsabilité d’être sujet – par opposition à l’innocence d’être un sujet, autrement dit un être excusé d’avance par le savoir (ou par le manque de savoir). 

La seconde confusion qu’il faut dénoncer pour protéger la pensée de la séduction contre » la métaphysique de la vérité, est celle de cette dernière avec l’authenticité.

De même que le savoir est un bien au sens où il vaut mieux savoir qu’ignorer, l’authenticité en est un au sens où il vaut mieux être authentique que de ne pas l’être, puisque cette qualité de « vérité » améliore les choses. Rien de plus évident ni de plus commun : nul ne songerait à contester la légitimité, pour un antiquaire, de vendre un meuble authentique plus cher qu’un meuble par ailleurs semblable, mais qui ne le serait pas: le premier est incontestablement préférable au second, et justifie qu’on fasse effort financier plus important pour l’acquérir. On peut aussi user de ce terme pour un humain et opposer par exemple le paysan « authentique » au bourgeois que ses états d’âme conduisent chaque week-end à faire son « retour » à la terre : le premier possèdera plus de « vérité » que le second. Comme la compréhension commune de ce terme nous pousse à dire (mais quand même pas à croire) que c’est bien d’être authentique et mal d’être inauthentique, elle nous fait par là même identifier la vérité à une valeur. En quoi le mensonge inhérent à cette notion apparaît puisque la vérité elle-même ne peut pas être une valeur, si elle est ce qui cause non seulement les choses mais aussi les valeurs à valoir en imposant la distinction de ce qui vaut d’une part, et de ce qui vaut vraiment d’autre part. Or qu‘est-ce qui vaut vraiment – par opposition à ce qui vaut mieux ou à ce qui vaut plus – sinon ce qui détermine le sujet à être vraiment sujet ? Ainsi pourrait-on dire, par exemple et en se réservant la possibilité de le récuser, que la richesse, la santé, la jeunesse, la beauté sont des valeurs (au sens où il est préférable d’être ainsi plutôt qu’autrement) mais que le savoir et surtout la sagesse sont, par opposition, de vraies valeurs : s’y joue qu’on soit sujet, alors que les premières le supposent. On voit bien que les « vraies » valeurs, dans cet exemple, ne sont pas des valeurs plus grandes que les premières, des valeurs superlatives dont la distinction serait analogue à la différence qu’il y entre être riche ou beau d’une part, très riche ou très beau d’autre part. Non : tout se ramène à la question d’être sujet, une fois de plus, quand on parle de vérité. Dire par conséquent que la vérité peut être une qualité qui améliorerait la chose où on la reconnaîtrait est absurde : le meuble que l’antiquaire vend plus cher qu’un autre n’est pas vrai (bien qu’il puisse être cependant faux s’il n’est qu’une copie, c’est-à-dire une représentation se donnant pour une certaine réalité, en l’occurrence authentique) : il est simplement authentique. Et on peut par exemple imaginer un acheteur demandant au vendeur si ledit meuble est vraiment authentique – auquel cas il lui demandera implicitement s’il s’engage personnellement sur l’authenticité de l’objet, s’il s’en fait le garant, bref s’il en prend la responsabilité ! Toujours la même question d’être sujet, donc, même si en l’occurrence sa réflexion dans l’esprit de l’acheteur en fait un bien de second degré (un meuble garanti par le vendeur est préférable à un meuble qui ne l’est pas). Il faut en somme dénoncer la confusion du vrai et de l’authentique parce que celui-ci est une qualité qui relève du bien (le meuble authentique est préférable à celui qui ne l’est pas) alors que celui-là ne s’entend qu’à exclure la question du bien, ne posant que la question d’être sujet de cette nécessité que, par ailleurs, il y ait du bien. Et certes, il y a du bien, puisqu’il y a de la vie. Mais précisément : si un sujet est une sorte de vivant, être sujet consiste à ne pas être une sorte de vivant, mais à être sujet d’être une sorte de vivant… La « vraie » vie n’est donc pas du tout la vie « authentique » – bien que l’inverse puisse être vrai puisqu’il est tout à fait possible d’être séduit par une promesse d’authenticité (par une promesse d’inauthenticité aussi, d’ailleurs : c’est toute la problématique de la culture de masse), et que la question de la vraie vie est tout simplement celle de ce qui séduit !

Cela dit, on n’oubliera pas qu’on reste pour soi un sujet de la représentation, un sujet pour qui le savoir compte, et qu’en ce sens on se la représente la vraie vie comme forcément meilleure qu’une vie qui ne serait pas « vraie ». C’est que nous sommes toujours en train de céder sur l’alternative du vrai et du bien, puisque nous la considérons dans la vie et que la vie est identique au service des biens. Au plus sommes-nous capables de la différer d’un cran, comme on le fait dans la réflexion philosophique dont une nouvelle réflexion fera encore un bien de second ou de énième degré, comme on le voit quand  le lecteur pense avec nous qu’il est bon de ne pas confondre le vrai et le bien…

Si donc la question de la séduction est vécue comme celle d’une vérité ultime à quoi il est inévitable de croire, autrement dit comme un salut (ce qui me séduit me révèle la vérité de ma vie), la question qu’elle pose au philosophe n’est pas du tout celle d’une sagesse d’autant plus ultime qu’elle serait paradoxale : comme la morale selon Pascal, la vraie sagesse serait de récuser la sagesse, en somme ! Non : parce que toute la nécessité de la séduction est celle que nous nous décidions enfin à prendre notre responsabilité et pas du tout de jouir d’un bien inaccessible au commun des mortels (« Ah, tu ne pourrais pas comprendre… »), il faut dire que la question de ce qui séduit est uniquement celle de la responsabilité qu’on en prendra en reconnaissant qu’en lui c’est bien de séduction et non pas de tentation qu’il s’agit.

 

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Published by Jean-Pierre Lalloz
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