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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 15:01

Alors qu’il a pour notion la vanité du savoir tout fait en est constitué – et c’est seulement quand un fait est constitué d’un savoir commun qu’on peut avoir l’illusion qu’il est un donné naturel, comme la pluie de ce matin. Il n’y a pas de fait qui ne soit un savoir en acte. C’était par exemple un fait que la planète Uranus présentait des irrégularités par rapport à l'orbite qu'elle aurait dû avoir suivant la loi de la gravitation universelle d'Isaac Newton – un fait qui en était un pour Le Verrier mais qui n’était rien pour le reste de l’humanité. Supprimez l’astronomie newtonienne et vous supprimez tous les faits dont elle est l’indication, et notamment celui-ci. A l’inverse, si l’on invente une nouvelle discipline, on invente par là même d’autres faits. On peut même inventer des disciplines, et de toutes sortes. Non seulement cela arrive effectivement (il naît chaque année plusieurs nouvelles branches des mathématiques et de la physique), mais encore cette idée vaut au-delà de toute vraisemblance : on peut imaginer l’indéfinie production de disciplines farfelues qui constitueraient autant d’horizons pour des faits en eux-mêmes irrécusables. Par où l’on constate que le réalisme du fait déborde infiniment le réalisme du réel, quelque conception qu’on s’en fasse : dès lors qu’il peut être indéfiniment inventé, et de la manière la moins raisonnable, l’irrécusable du fait n’est en rien assimilable à quelque chose qui aurait été là de toute éternité et dont on produirait enfin le savoir. De quoi s’agit-il dans ce débordement ? Autrement dit : vers quoi le savoir, en tant qu’il est forcément savoir du fait, est-il toujours en train de pointer ?



Le fait n’est pas préalable, ni la vérité dévoilement du réel

D’un point de vue réflexif – que la question propre du vrai devra donc ultérieurement dépasser – rien n’est plus évident que la constitution du fait par le savoir : il suffit de prendre un exemple sans pertinence objective pour s’en convaincre. S’il est par exemple vrai que le chien de Tintin s’appelle Milou, autrement dit si cela constitue un fait au moins aussi certain que le parcours de la Terre autour du soleil, alors on voit bien qu’il suffit d’imaginer n’importe quoi pour qu’aussitôt apparaisse un domaine où il soit possible d’avoir raison, et donc autant de faits. Parlons donc de produire un savoir qui n’ait rien d’objectif – comme peut l’être en second degré un savoir institué (il y a des « tintinophiles », etc.) Ainsi inventé-je à l’instant un héros qui s’appelle Tartempion et dont l’animal familier, un ornithorynque, s’appelle Kiki. Que l’ornithorynque de Tartempion s’appelle Kiki, voilà un fait contre lequel l’univers entier ne peut rien, alors qu’on peut à la limite imaginer quelque catastrophe cosmique par quoi la rotation de la Terre autour du soleil cesserait d’être un fait (elle tomberait sur le soleil parce qu’elle aurait été percutée et que la force centrifuge liée à sa vitesse ne compenserait plus l’attraction exercée par l’étoile). Des faits comme celui-ci, aussi irrécusables et incontestables que les évidences les plus communes et les mieux admises, n’importe qui peut en inventer à chaque instant.

Dès lors qu’il est indéfiniment possible de produire des faits, et les moins raisonnables à considérer (comme aussi la non présence de Brutus sur la planète Mars au moment de la mort de César), la rupture de la question du fait et de la question de la référence objective est consommée, si cette question est celle du préalable du discours sur quoi celui-ci devrait porter. Les faits négatifs, conditionnels et farfelus qui ne correspondent, en tant que tels, à aucun « état de choses », à rien dont on puisse dire qu’il était. Moins l’objet factuel a de rapport avec la réalité, et plus c’est évident Si la Chine avait encore un empereur et si j’étais cet empereur, c’est un fait que je serais un personnage considérable ; exactement comme c’est un fait que je ne suis pas un habitant de Sirius, ni un homme de l’an 10 000. Or je le demande : en tenant des propos aussi déraisonnables, dévoilé-je quelque chose qui aurait été jusque là cantonné dans les limbes de l’ignorance ? Non. Pourtant chacune de ces propositions est vraie. Ce que la réflexion nous oblige donc à faire, c’est renverser la perspective habituelle par laquelle on s’imagine être dans la vérité parce qu’on aurait pris en compte un certain fait, que par là même on aurait porté à la lumière et en ce sens « dévoilé ».

D’où cette évidence que le fait n’est pas le réel et que le savoir du fait n’est aucunement assimilable au dévoilement d’un réel.

La réflexion traduit cet acquis en mettant en avant la réalité du savoir. Ce n’est pas du tout d’existence qu’il s’agit dans les faits, mais seulement de savoir. Or il importe de bien en saisir le statut. Car le savoir, je peux certes le supposer, comme quand je parle à quelqu’un (il sait au moins la langue dans laquelle je m’adresse à lui, et possède en ce sens la possibilité de tout ce que je pourrais lui dire) ou quand je travaille à la résolution d’un problème (il me faut bien supposer que la solution existe, pour la chercher), mais surtout je peux le produire en moi dans un acte de réflexion – produisant par là même les faits dont il est le savoir. Je sais depuis deux minutes que l’ornithorynque de Tartempion s’appelle Kiki : il aura suffi que je prenne réflexivement conscience d’en avoir eu l’idée pour que j’en possède le savoir, posant par là même la vérité de la proposition qui le pose, dès lors que par « vérité » c’est l’accomplissement du savoir qu’on entend, et non pas une « correspondance » ou une « adéquation » à une réalité supposée, à un réel préalable et par définition inconnaissable. Quand les faits ont été posés par des propositions négatives, conditionnelles ou farfelues, on ne peut plus croire qu’ils étaient en quelque sorte tapis dans les limbes depuis toujours, attendant d’être dévoilés par notre parole : ils procèdent de sa vérité, si l’on convient représentativement de nommer « vraie » une parole qui satisfasse aux exigences du savoir.

D’ailleurs faites-en tout de suite l’expérience : dites des vérités, même négatives, conditionnelles ou parfaitement farfelues, et vous aurez des faits !



Le fait est su mais pas pensé

Est-ce à dire, de façon toute idéaliste, que ce sont nos idées qui constituent nos savoirs et par là même les faits ? Certes non, et il suffit d’examiner sa notion pour apercevoir qu’une idée n’a pas besoin d’être idée de quelque chose. La raison en est que par « idée » on entend une exigence purement subjective, excluant par là même qu’elle concerne le moindre fait, même imaginaire. La réflexion sur l’idée, autrement dit la prise de conscience qu’on vient de penser quelque chose, produit l’illusion d’un objet idéalement factuel quand on n’est pas suffisamment attentif pour distinguer les moments intentionnels, mais en soi l’idée reste étrangère à toute position factuelle. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on l’énonce à l’infinitif ou au conditionnel et jamais à l’indicatif (mode des faits).

Voici un exemple d’idée pour, disons, un album de bandes dessinées dont on aurait le projet : raconter les aventures d’un héros qui s’appellerait Tartempion, qui vivrait avec un ornithorynque, lequel s’appellerait Kiki. Voyez-vous le moindre fait, là-dedans ? Non. Sauf bien sûr si vous reprenez réflexivement ce que je viens de dire pour en faire une donnée – dont vous pourrez alors considérer qu’elle est constituée d’une multitude de faits (c’est un fait que le héros s’appelle comme ceci, qu’il possède un animal familier, que celui-ci s’appelle comme cela....)

Rassemblons donc l’argument : il est impossible de dire qu’on peut produire des faits par la force de sa pensée, parce que penser consiste à avoir des idées et que les idées ne sont pas des positions objectives mais des exigences subjectives. Par contre, il est toujours possible qu’on réfléchisse une idée qu’on vient d’avoir et qu’on s’en donne le savoir, le pensé devenant alors le su autrement dit un fait (c’est un fait que Kiki est le nom de cet animal, dans l’idée que je viens d’en avoir). Soyons donc attentifs à ne pas confondre la pensée qui consiste à avoir des idées, et la réflexion qui consiste à se donner des objets : dès lors que j’ai non plus comme idée mais au contraire comme réflexion le savoir d’un objet, alors ce savoir est déjà en lui-même constitué de la distinction entre le vrai et le faux et donc de la position de faits. Mais comme telle la pensée ne concerne pas les faits : cette notion vaut uniquement pour le savoir.

Le fait, donc, c’est ce dont il y a savoir et non pas idée : quelque chose dont la nature est d’être su et non pas d’être pensé. Nous retrouvons la distinction kantienne du jugement déterminant et du jugement réfléchissant, de la désinvolture de savoir et de la responsabilité de penser – du fait et de l’événement.



Pour maintenir l’idée du fait le savoir abdique de lui-même devant la distinction de la vérité

Ainsi est-on contraint d’inverser la perspective habituelle : il n’y a pas des faits naturellement donnés et dont le dévoilement se traduirait par des vérités, mais il y a des vérités, c’est-à-dire ici des savoirs qui sont légitimes pour une raison qui n’a pas toujours besoin d’être empirique ni positive, et par là même il y a des faits. Et les faits sont irréductibles au savoir dans le savoir lui-même, puisqu’il est bien savoir de quelque chose ou, si l’on préfère, puisqu’il est engagé dans une téléonomie dont il est dès lors nécessaire que le terme soit transcendant.

Par où l’on reconnaît que le savoir se déchire lui-même : d’une part, il se comprend lui-même comme étant la vérité (on le voit spécialement dans les savoirs qui ne peuvent pas être faux : les certitudes phénoménologiques, les jugements a priori, la conscience morale…), mais d’autre part il a depuis toujours reconnu qu’il ne l’était pas puisqu’il est savoir de son objet, c’est-à-dire d’un autre pour lequel il ne compte pas. Il appartient donc au savoir, en tant qu’il constitue toute la nature du fait, d’être pour soi ce qui ne compte pas...

Que le savoir soit tout mais qu’il ne compte pas, c’est ce qu’on peut traduire ou bien en parlant de la distinction de la vérité (la vérité n’est pas le savoir, bien qu’elle ne diffère en rien de lui – qu’elle ne possède aucun élément qu’on pourrait lui adjoindre pour qu’il devienne enfin la vérité) ou de l’irréductibilité du fait. En identifiant le vrai au fait, le savoir le distingue et par là le fait sortir de sa juridiction alors même qu’il le constitue exhaustivement.

Et certes, la vérité ne sera jamais l’affaire de ceux qui savent – seulement de ceux qui pensent. Le savoir ne le sait pas, mais il est tout entier constitué de pointer vers cette vérité pour la seule et suffisante raison qu’il est savoir du fait en tant que fait.



Conclusion

La reconnaissance de l’exhaustive constitution du fait par le savoir interdit de le considérer comme un donné dont il suffirait de prendre acte, alors même que le propre du savoir est de nous en fournir l’idée. Tout savoir se donne en effet pour soi comme le savoir d’un préalable au moins de droit, faute de quoi il ne serait savoir  de rien donc pas savoir du tout. L’idée habite par conséquent le savoir comme le savoir, pour lui, de l’impossibilité qu’il soit ce qui compte. La notion du fait réalise cette vérité. Par vrai on n’entend donc pas une entité métaphysique mystérieusement tombée du ciel mais ce que le savoir constitue, lui qui ne compte pas et en tant qu’il ne compte pas. Telle est la notion réflexive du fait.


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Published by Jean-Pierre Lalloz
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